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BORN TO RIDE 2017 (9-14 juin) - 1220 km / dénivelé 15761 m

29 novembre 2017 - 19:50

 

Randonnée vélo

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  BORN TO RIDE 2017 (9-14 juin) - 1220 km / dénivelé 15761 m

Six monts de l’Alsace aux Cévennes

en passant par les Alpes et Turin

Un récit de Jean-Michel Rivoire

Vendredi 9 et samedi 10 juin 2017

 

Dans le TGV qui nous emporte, Stéphane et moi, j’ai pris une première en prem’s que je rentabilise en faisant une méga sieste. Comme toujours avant une longue virée à vélo, je me suis débrouillé pour manquer de sommeil et c’est fâcheux.

A Strasbourg on saute dans un TER pour Obernai où on y parle Alsacien. Je me rue sur les bretzels, souvenir encore bien vivace du temps ou nous habitions à Belfort, le plus bel endroit du monde. N’empêche qu’un bretzel c’est pratique à manger à vélo, c’est de l’amidon donc de l’énergie. C’est aussi plein de sel, et j’en avais sous estimé les effets…  Les deux bretzels et la part de pizza avalés avant la montée au Mont Saint Odile me causeront une soif pendant les 30 premières heures du BTR.

Je suis déjà monté au Mont Saint Odile, et j’y ai dormi (enfin, sur le parking), voyons… mas oui, c’était en 1994... Je ne reconnais absolument rien. On s’inscrit. Quel plaisir de serrer la main de ces personnes qui ne sont jusqu’alors pour moi que des noms et des photos sur les réseaux sociaux ! Luc Royer et Jean-Acier notamment.

Made in France by Vagabonde

 

Nous sommes parmi les premiers. Ce n’est pas l’univers des BRM, des diagonales ou du Paris Brest… Des vélos de couleurs sombres, des sacoches dans l’axe, beaucoup de freins à disque, le mono plateau est très présent, et on voit ici et là une boite de vitesse Rolhoff. Coté dressing code les maillots sont également sombres (pour ne pas révéler dans deux jours qu’ils seront crados), la barbe est un attribut fréquent chez les hommes, et mieux vaut apprendre à porter la casquette de cycliste pour ne pas se faire remarquer. Les femmes sont vraiment minoritaires.

On se fait une sieste, interrompue par un orage. On se déplace à l’abri, on se remet dans l’herbe. On se fait tirer le portrait par l’organisation sur fond de plaine d’alsace. Et puis on finit par aller manger dans une salle de type monacal.  Chacun porte un maillot à ses valeurs, qui du Paris Brest, qui de la French Divide, qui de 200, qui un Rapha ou un Café du cycliste, et pour ma part un maillot de l’ADF… La casquette fournie lors de l’inscription m’encombre déjà, et Stéphane ne dit rien, mais je crois que c’est pareil… Les frites sont bien salées, je mange la viande sans rien dire, et un dessert à la crème. Autant dire que mon besoin en eau sera difficile à satisfaire.

En attendant 22 heures

 

Pendant le repas il pleut. Nous sortons à la fin de l’averse. Sur le parvis, Luc Royer fait durer son discours afin de laisser le temps au curé de ce lieu saint de venir bénir notre route. Mais 22 heures sonnent avant qu’on ne voie le bout de son aube.

On s’élance tous dans cette folle descente mouillée et cette non moins folle aventure…

Etant l’archétype du gars frileux, je me suis très bien couvert. Je me félicite d’avoir pris ma veste imperméable de montagne pour ça.

J’ai décidé de suivre, sans le retoucher, le tracé de Luc Royer, l’organisateur. Il emprunte au début une piste cyclable et des routes sur les contreforts des Vosges, avec quelques toboggans à passer. Avec Stéphane on se perd, on se retrouve, puis il finit par s’accrocher à un groupe que je n’arrive pas à tenir. Je me retrouve seul dans la plaine d’Alsace, jusqu’à ce que je vois dans mon rétroviseur les lumières d’un groupe qui me rattrape. Je m’y insère. Le groupe est super régulier, bien organisé, et avance très confortablement à son petit 35-40 km/h. Je crois bien que les quatre femmes sont dans le groupe. Je ferai plus tard connaissance avec Sophie et François qui roulent ensemble. Je prends quelques relais que nous menons à deux de front, car à cette heure la route nous appartient. Nous franchissons sans broncher des zones de travaux et de gravillons, empruntons en silence un bout de voie ferrée pour éviter un pont routier condamné.

Nous rattrapons le groupe de Stéphane, et la masse ainsi constituée d’une cinquantaine de cyclistes éclate dans les premiers pourcentages de la grimpée vers le Blauen… J’arrive au sommet vers 3h30 du matin, quelques minutes après Stéphane. Je suis rapidement frigorifié car en légère hypoglycémie, comme à mon habitude dans ce genre d’effort. Pendant les 48 premières heures, faute d’entrainement suffisant, mon corps m’impose une sorte de jeûne : rien ne passe et surtout tout ressort si j’insiste.

C’est un plaisir d’être accueilli et de faire tamponner le carnet de route par Luc. Un court répit pour bien s’habiller et boire un coup, puis nous nous élançons dans la descente avec Stéphane. Le jour commence à poindre son nez. Nous quittons quelques épaisseurs superflues lorsque la pente s’adoucit. C’est un régal de pouvoir compter sur le GPS pour s’orienter sans hésitation, anticiper les bifurcations. D’autres cyclistes semblent moins bien équipés et s’arrêtent pour consulter leurs papiers, se concerter sur la route à suivre.

Vers 8 heures nous décidons de faire une petite pause. Nous avons déjà quitté l’Allemagne pour la Suisse, après avoir un peu jardiné à Bad Säckingen. Stéphane veut se reposer sur un stade de foot, mais celui que nous trouvons est entouré de grillage et  c’est une pelouse synthétique ! Alors nous retenons le banc et le champ de colza. Nous dormons environ 40 minutes.

Stéphane après une sieste de 40 minutes. Qui suis je, où suis je ?

 Le vélo de Stéphane avait dès le départ un problème de dérailleur qu’il a radicalement réglé en condamnant la couronne la plus grande, celle dont on a besoin dans les montées les plus fortes. A Aarau, lorsque nos roues nous font passer devant un marchand de cycles, il s’arrête pour faire réparer. Je poursuis seul.

Pommes d’air et de terre au petit déj

 La route jusqu’à Lucerne devient de plus en plus urbanisée, et je ne supporte guère la circulation automobile. Avant d’attaquer franchement la montagne, je fais une double pause à Giswil, d’abord pour manger un morceau, puis pour faire une micro, mais non moins profonde, sieste de 20 minutes.

Avant le Brünigpass, le lac de Lucerne

 Le col de Brünig, qui permet de rejoindre la vallée menant au Grimsel pass, est déjà plus coriace que je ne pensais. Pas assez d’entrainement en dénivelée mon petit Jean-Mi…

A Meringen, je repère de nombreux BTRistes en train de se reposer ou de se restaurer, mais je poursuis ma route sans poser pied à terre. Mes bidons sont à peu près pleins. Après quelques contreforts franchis, j’avale une barre énergétique, car le carburant ne vient pas assez vite aux jambes. Les paysages sont fantastiques, mais le plaisir est un peu gâché par une circulation incessante de grosses cylindrées à deux ou quatre roues qui tournent à plein régime. C’est assourdissant, je suis trop vieux pour ces ballets.

La canicule Suisse, sur fond d’eau et de verdure

 Je m’arrête à peu près à mi pente pour faire une sieste. Je m’endors à nouveau profondément pour trois quarts d’heure. Et moi qui monte d’habitude les cols d’une traite…

Sieste au son d’un glouglou suisse

 Le col de Grimsel se fait désirer. Deux ressauts laissent chacun penser qu’on est arrivé… Enfin le col apparait. Des grosses congères de neige, des sommets enneigés partout, un hôtel rassurant (que je n’approcherai pas). La température a chuté, et mon hypoglycémie latente augmente la sensation de froid. Il est 18 heures, j’ai l’impression d’être un petit vieux qui voudrait se rabougrir au coin d’un bon feu. Je mets tous mes vêtements, le bonheur revient. La descente est fantastique. Paysage de rêve, goudron parfait, visibilité maximale, peu de circulation.  Sur la gauche je devine le Furkapass, col mythique notamment de la Transcontinental Race 2016, où le Rhône prend sa source. La TCR, un de mes rêves, pour laquelle j’ai mon ticket pour le départ 2017, dans moins de deux mois.

 

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Oxygène et apaisement au Grimselpass

 Je ressens le besoin d’un repos d’urgence et la perspective de dormir dehors avec ce froid me fait peur. Je passe justement devant un hôtel. Une chambre est libre pour un prix modéré (40 euros environ). Je prends la chambre et me mets au lit sans manger. Il n’est pas encore 20 heures, je suis un peu en avance sur ma feuille de route, bien que j’avais pensé aller jusqu’à Brigs dès ce soir, pour éviter de dormir en altitude afin de favoriser la récupération.

 

 Dimanche 11 juin 2017

 A trois heures je me lève en pleine forme, un peu avant que mon réveil ne sonne.

Hélas, je deviens le dindon du fameux sketch que je pensais ne jamais vivre… celui du cycliste dont le vélo est bouclé à clé dans un cagibi dont il n’a pas la clé… J’ai eu beau me faire confirmer que ça serait ouvert (unlocked), indiquer que j’allais partir très tôt, sans prendre le petit déjeuner compris dans le prix de la chambre… notre dialogue suisso-germano-anglais était trop approximatif. Dans mon malheur, je peux quand même regagner ma chambre, et m’y recoucher. Et patienter jusqu’à l’heure du petit déjeuner. Pour le prendre. Puis faire débloquer le cagibi… Bref je commence à pédaler à 8 heures. Cinq heures de retard que je ne rattraperai jamais.

A Brigs, une route à péage permet aux véhicules rapides de ne pas encombrer la petite route historique. Certains tronçons ont un pourcentage conséquent, mais j’ai la caisse, la pèche, la patate. Je ne peux résister à faire un arrêt vers une fontaine munie d’un banc bien propret, face à la montagne suisse.

 

J’aurais pu rester une vie entière ici

 Le final est quasiment entièrement sous galeries, dont bon nombre en travaux, ce qui hache la circulation automobile en gros paquets. Je bénis ma dynamo avec lampe automatique. Je ne m’attarde au col que le temps de faire le plein d’eau.

Ciel bleu et bonheur au Simplon

 

Encore une descente fantastique qui me conduit à la frontière Italienne, où la qualité du revêtement va instantanément changer. C’en est fini de la descente insouciante. Il faut rester concentré, soigner ses trajectoires, anticiper les nids de poule, piloter pour de vrai quoi. Par ailleurs la température monte et le vent contraire se fait de plus en plus fort. Du coté de Domodossola je scrute toutes les montagnes devant moi, en priant qu’aucune d’elles ne soit le fameux Montaronne que nous devront grimper au titre du CP2… elles me paraissent si hautes et si pentues. Je rattrape TO, abondante chevelure, vélo vintage avec vitesses au cadre, une sacoche arrière latérale et une sacoche de guidon Berthoud en toile et cuir, et surtout un T-shirt orange incroyablement flashy. Nous faisons un bon bout de route ensemble, occupés à discuter côte à côte plutôt que de se relayer face au vent contraire.

A Stresa une petite superette ouverte le dimanche m’offre un ravitaillement surtout liquide vers 15h30. J’ai craqué pour un jus de carotte pomme ACE, mais ce breuvage n’est pas fameux… Pendant que je me restaure devant l’entrée, je reconnais deux BTRistes, Sophie et François. Nous discutons un peu et repartons ensemble. Je suis très impressionné lorsque Sophie estime qu’elle sera en haut en une heure trente (il y a 1200 m de D+). Vu le rythme qu’elle a imprimé vendredi soir elle en est capable. Je pense pour ma part qu’il m’en faudra le double (en comptant large). Bizarrement dans les premiers lacets, je les dépasse. Je mets ça sur le compte du sucre dont je viens de faire le plein… Les passages à 17% sont sévères mais je ne relâche pas l’effort. A 800 mètres du sommet je suis contraint de m’arrêter un instant, étant sujet à un début de spasme stomacal. J’arrive au sommet à 18 heures 20, finalement plus vite que je n’avais pensé. Il y a là Stéphane, Mathieu. Sophie et François arrivent très vite, puis Christian, et TO.

 

Ma pomme et Christian Carfantan avec sa sacoche rouge home-made

Je m’attarde un peu après avoir fait valider mon carnet. Je sens un truc qui monte de l’estomac très lentement et qui bloque… je me mets à saliver abondamment alors je me cache derrière des arbustes. J’ai des contractions terribles comme pour vomir, mais rien ne vient. Les spasmes s’espacent, s’apaisent, puis disparaissent. Je me force à boire un coca cola avant d’entamer la descente.

Je descends seul à fond, bien couvert. Je sais que ce n’est pas prudent et pas raisonnable, mais c’est le dessert bien mérité après la montée… En longeant le lac d’Orta je guette les restaurants. Je veux m’obliger à manger des pates et commence drôlement à me faire à cette idée. Je crois que je n’aurai pas à me forcer beaucoup… Et progressivement ça devient une nécessité. Mais les rives du lac n’offrent que des établissements un peu trop luxueux, surtout que je dois commencer à dégager un bon fumet de transpiration.

Je trouve enfin mon bonheur 15 km avant Gattinara, une pizzeria qui fait des pates. Et j’y trouve aussi deux Jurassiens vus au Mottarone. Ils vont dormir à l’hôtel. J’hésite sur la stratégie à suivre : continuer jusqu’à Turin (100 km), dormir non loin d’ici…? J’avais prévu d’aller jusqu’à la sortie de Turin avant de dormir un peu, mais j’ai un décalage de plus de quatre heures sur ma feuille de route…

Les pates arrivent. C’est bon, et même très bon. Je bois de l’eau pétillante, j’adore, ça me fait pétiller le cœur en plus du palais. Mon corps me remercie, je le remercie. Je mange bien, mais ça n’est pas l’appétit d’ogre que j’ai parfois… et que j’aurai dans 24 ou 48 heures…

Ainsi ragaillardi je fonce dans la nuit noire sans compter les kilomètres ni regarder la montre. D’ailleurs la montre et le compteur de vitesse sont inaccessibles à mon regard, car j’ai dû installer un compteur de récupération en quatrième vitesse avant mon départ. Pour qu’il recueille correctement les ondes du capteur, je l’ai installé sur le tube diagonal. La route est très plate, très droite aussi, le noir est profond. De part et d’autre de la route je distingue des reflets d’eau, j’entends des grenouilles, des déversoirs. Les kilomètres défilent. La fatigue monte, et l’idée de m’allonger pour fermer les yeux envahit tout mon cerveau, comme l’idée des pates il y a quelques heures. Je la laisse s’instaurer, s’installer, devenir un besoin, devenir impérieuse. Je trouve un premier coin de bivouac bien trop envahi de moustiques… Vers 1 heure du matin j’en trouve un deuxième dans un village, sur une pelouse réservée aux jeux d’enfants. Les moustiques sont encore là. Je ferme la moustiquaire de mon bivy mais le simple bruit des moustiques est insoutenable. Il y a aussi le bruit de passants attardés, les moteurs de voiture, les aboiements d’un chien, un chat qui saute des tôles en équilibre, la sueur qui me coule dans le dos, le cuissard qui me rentre dans les fesses (erreur de débutant, je n’ai pas défait les bretelles), un quidam qui vient vérifier si je suis bien vivant, un alarme (pas si) lointaine, puis un carabinier qui me demande si « toto va béné » et si je suis un touriste. C’en est trop !

  

Lundi 12 juin 2017

 Vers 3h30, après deux heures de ce faux repos, je repars. Je modère mon effort pour ne pas faire remonter les spasmes, que je sens sous-jacents. J’aborde Turin lorsque le noir du ciel se fait bleu foncé. C’est une aubaine de traverser la ville avant que la circulation ne s’installe. Une ville interminable, pas faite pour les bicyclettes. Heureusement d’intenses fragrances de tilleuls en fleurs ou de muscadiers baignent la ville. Je contourne les halles. Un black tout maigre tire un énorme chariot de plantes aromatiques. J’ai une furieuse envie d’un jus de légume ; encore une idée qui pourrait devenir fixe… A la sortie de Rivoli je fais une pause petit déjeuner dans un bar de vieux. J’avale fruits et liquides, tout en rédigeant mon livret de bord. Je prends une eau frizente, j’adore ce mot, et le prononce mentalement lorsque les bulles gratouillent mon gosier. C’est le bonheur.

Je compte me faire une énorme sieste dès qu’il sera possible de trouver un pré sans moustique, mais je cherche en vain. A croire qu’entre Rivoli et Suza il n’y a que des chemins vagues menant vers des terrains encore plus vagues ou vers des usines désaffectées ou des carrosseries clandestines… C’est en cherchant mon pré idéal que je vois passer Sergio et Stéphane, suivis à 500 mètres par TO qui les remonte. Ca me met un sacré coup de fouet. La fatigue disparaît comme par enchantement ! Je me joins au groupe et aussitôt nous nous relayons, mais bientôt TO et moi sommes devant et nous fonçons comme des fous vers Suza. La route est droite, le goudron correct, le vent neutre, on en profite comme des gosses. C’est à celui qui prendra le relai le plus puissant. On se régale, grisés de vitesse, on engrange des sensations qui picotent la moelle épinière pour les moments plus durs… et ils viendront. Il fait encore doux, l’air italien lisse mes jambes et mon visage, caresse mes bras, tourbillonne dans mes oreilles. Le fond plat de la vallée défile.

A Suza, nous prenons le temps d’acheter des provisions pour un pique-nique copieux qui va durer pas loin de deux heures. On prend aussi le temps de faire connaissance et franchement on se marre bien. TO est un original et son vélo l’est aussi. Il me lance : tu roules pas mal pour un vieux ! Nous guettons Stéphane et Sergio, mais ils auront sans doute évité le centre ville.

Il faut penser à l’effort qui nous attend, repasser en France par le Montgenèvre. On repart tous les deux bien tranquillement. Il fait bigrement chaud pour une fin de matinée et il n’est que 11 heures. TO disparaît de mon rétroviseur… Je m’accorde une sieste de 20 minutes en cours de route et m’endors d’un sommeil profond.

La route monte bien tranquillement jusqu’aux dernière rampes qui sont beaucoup plus raides, et qui possèdent un double avantage : la voie vélo est séparée de la route voiture. Je circule en galerie, dans une fraicheur bienvenue, et à l’abri du bruit des moteurs.

Stéphane et Jean-Mi, deux demi zombies au Montgenèvre

Au col un peu avant 15 heures, je retrouve Stéphane et Sergio ; ce sera la dernière fois. TO arrive peu après. C’est le CP3, je tamponne, fais une nième sieste de 30 minutes, remplis les bidons, puis en partant suis pris d’un regret et bois un bon jus de pomme coupé d’eau pétillante, mon régal. J’attaque la descente avec Sophie et François. Dans la vallée de la Durance, nous avons vent de face et belle chaleur de four. Nous roulons ensemble tous les trois mais avons du mal à enchainer des relais fluides lorsque le relief s’accentue en montagnes russes… Finalement, au bout d’une demi heure, ils s’arrêtent tour à tour sans que j’ai eu le temps de saisir ce qu’ils me criaient. Je poursuis seul, as usual, mais j’aime pédaler seul !

Je modère mon effort à nouveau, tachant de ne respirer que par le nez, ce qui limite l’apport en oxygène et la puissance, mais limite la déperdition en eau et l’effet de gorge sèche. A dire vrai j’en ai marre de boire de l’eau. Le ruban noir de la route se déroule sous mes roues, implacablement. Je ne m’occupe que de ça et de ma sécurité. J’apprécie d’être revenu en France, en territoire connu…  Mon GPS tombe en panne, peut être la chaleur ? Je fais un arrêt « Apfelschorle » (ma boisson favorite, jus de pomme allongé d’eau pétillante) dans un bistrot à Châteauroux des Alpes. Une fois encore, c’est en voyant passer d’autres cyclistes que je suis tiré de ma somnolence. Sophie et François emmènent un TGV de 6 ou 8 cyclistes, le genre de peloton où il FAUT être ! Il est inutile de se dépêcher de payer et de remonter sur mon vélo pour les rattraper… c’est pourtant ce que je fais, en pure perte bien entendu.

La route : chaude. Le vent chaud : de face. Le goudron : rayonne comme un grille pain. Le bidon d’eau : tiède. La vitesse : trop lente. Les relances : trop molles. Le cuissard : poisseux. Le casque : inconfortable. La selle : impitoyable. Mais j’avance, nom d’une pipe, pas vite, mais je progresse inexorablement.

Enfin, lorsque je m’arrête à Chorge avec une grosse envie d’un vrai diner à table, je m’assois dans le premier restaurant venu, un chinois. Je commande force boisson pétillante et un vrai repas. Arrivent alors Sophie et François qui s’installent à ma table, puis une nouvelle figure, Laurent, et nous formons une bonne tablée de BTRistes assoiffés et affamés. Mes deux rouleaux de printemps arrivent, j’en garde un pour demain matin. C’est très bon et très frais. Mon poisson au riz n’est pas aussi classe que les crevettes flambées au saké de Sophie (qui en est toute surprise).

Nous repartons tous les quatre à peu près en même temps, sans véritable plan pour la nuit qui est en train de tomber. Pour ma part je déplie le duvet à la sortie de Chorge. Pour une vingtaine de minutes seulement, le temps pour que le moustique du coin alerte ses congénères des alentours pour me rendre visite… Décidément je suis maudit… Je repars vite dans la nuit qui est maintenant complètement tombée, le moral un peu bas je dois le confesser. Vers minuit je vois les lumières d’un hôtel. Oui c’est bien un hôtel. A l’entrée un cycliste me fait une proposition qui tombe pile poil : partager la chambre qu’il vient de réserver à deux. C’est Laurent ! J’accepte immédiatement et nous voilà dans un lit de deux mètres de large, douchés et tout frais, pour exactement 2h30 de sommeil.

 

Mardi 12 et mercredi 13 juin 2017

Car ça sonne à 2h45. Laurent, qui comptait initialement partir une heure plus tard, m’accompagne finalement car il n’a pas vraiment dormi. J’avale de bon appétit le deuxième rouleau de printemps, un régal,  avant de repartir.

Nous pédalons tantôt en relai, tantôt de front pendant une centaine de kilomètres. C’est un régal pour moi, et il m’avouera la même chose pour lui. Autant sur le plan de la vitesse d’avancement que pour notre discussion. Le ciel blanchit alors que nous franchissons les profondes gorges de la Méouge. Laurent doit s’arrêter à Sederon pour pommader un genou fragilisé. Nous formons alors un petit groupe de 4 ou 5, et parmi nous Thierry, grand gabarit qui se régale de ce BTR, c’est un plaisir de voir son sourire. Notre groupe se disperse dans la montée vers le col de Séderon, avant Montbrun Les Bains. Je reconnais des routes parcourues avec notre bande, Stéphane et Ghislain, et une fontaine où Stéphane s’était débarbouillé après avoir tripoté sa chaine de vélo.

 

 

Au fond le Ventoux, et sa face nord réservée aux marcheurs

 Enfin le géant de Provence est en vue. C’est le CP4, dernier contrôle avant l’arrivée. A Sault je fais un gros arrêt petit déjeuner à 7h30, avec force coca-cola, hot dog et tartelette aux framboises. Hélas, le bistrot n’est guère sympa. Les BTRistes ne s’y sont pas trompés en s’installant plus loin… Je n’ai plus que deux ou trois heures de retard sur ma feuille de route.

J’attaque le géant de Provence de façon assez bonhomme. Il est autour de 9 heures et je vais arriver au sommet avant la chaleur. J’ai jusqu’au Chalet Reynard pour digérer tranquillement mon hot dog. Après la pente s’accentuera. Le goudron a été refait, j’en ai un mauvais souvenir, datant d’une équipée collective ou nous avions grimpé les trois faces du Ventoux dans la journée pour devenir « cinglés du Ventoux ». Je suis doublé par Thierry St Léger sur son fixie, sous le sommet. Il grimpe très régulièrement, tendu sur son seul braquet, que je trouverais court en plaine et long en montagne. Au sommet je ne m’attarde pas plus de 15 minutes. Je suis impatient de dévaler le Ventoux.

 

Cadrage le plus en vogue chez les cyclistes

 

En bas, à Malaucène, je m’offre un long moment hors du temps, sirotant un verre et un bon moment de vide. Aux tables avoisinantes, de nombreux cyclistes, de tous genres et tous poils, même des équipes de jeunes loups. Leurs conversations parviennent indistinctement dans mon monde.

J’espérais une suite plate mais les dentelles de Montmirail révèlent des dénivelées… et une chaleur ! Mon plan est de me restaurer puis de laisser passer la période chaude en faisant une sieste. La première partie du plan est impeccable avec une grosse salade au poulet que je mange d’excellent appétit à Beaume de Venise. La deuxième partie du plan est tronquée par l’arrivée d’engins de chantier dans mon havre de paix au bord de la rivière. Lorsque le bruit des moteurs me réveille, j’ouvre un œil agacé, vautré sur mon mini matelas, nu comme un vers, mais lorsque le nuage de poussière m’atteint c’est précipitamment que je remballe tout, mon corps dans ses vêtements salés, mon matériel dans les sacs.

La traversée de la vallée du Rhône me semble interminable. Je fends l’air épais et chaud comme un chalutier peine dans l’océan. J’ai toujours l’impression que quelque chose me freine, ou que je suis sur un rapport trop court, ou bien trop long. Malgré d’innombrables haltes pour avaler des litres de boisson fraiche j’ai toujours le gosier sec. Je ne supporte plus l’eau plate de mes bidons. Je suis un escargot, un lent dromadaire, un pesant omnibus. Le vent est majoritairement contraire. Le mauvais état de certaines portions de route m’insupporte. Le trafic est trop bruyant… bref je suis fatigué.

 

Apfelschorle, le meilleur remontant jamais inventé

 

Vers 17h, à moins que ce soit 18h, peu m’importe, je fais un arrêt un peu long pour me relaxer en regardant des boulistes, tout en mangeant une banane et en expédiant quelques SMS à Stéphane. Il est à Uzès en train de manger une glace. Ma banane me paraît bien tiède…

J’arrive à Uzes plein d’un gros appétit et m’installe dans un resto désert où l’on me sert d’excellentes lasagnes bios et quelques Apfelschorle. Je quitte cette table à regret, car nous nous entendons bien, le patron et moi, découvrant moi son histoire et lui le concept du BTR. Quelques kilomètres après Uzes je m’arrête dans les vignes pour mettre les équipements de nuit. Et oui elle est là.

 

En route pour la dernière nuit

 

Je ne fais pas de calcul de la route restant à parcourir jusqu’au Mont Aigoual, le terme de cette randonnée. Mon cerveau n’en a pas envie. Mon corps en revanche a une envie, même un besoin, de savoir quand il va pouvoir dormir. Alors je lui promets trois heures de sommeil à Anduze. Et je m’attelle à ces quelques kilomètres, comme un bûcheron s’attellerait à un baobab, avec lenteur, avec méthode, avec constance.

Je m’installe enfin sur un banc public à la sortie d’Anduze. Je place mon vélo au plus près de moi, m’allonge sur le côté, la tête sur le casque avec les gants pour atténuer la sévérité du contact, et mon minuteur dans la poche de poitrine.

Las, je suis témoin auditif de la plus belle engueulade qu’une femme peut passer à un homme. Ca vient d’un immeuble défraichi dans mon dos, toutes lumières éteintes et toutes fenêtres ouvertes. « Tu es crasseux », « Ecoute bien mes mots, je ne veux plus te voir ». Le ton de cette voix révèle que c’est la première fois que cette femme ose dire ses vérités à cet homme qui n’en mène pas large et qu’on n’entend pas. Peut être que l’homme n’est pas là, qu’il s’agit d’une répétition, d’un fantasme… Je ne sais pas, je ne sais plus, tout s’embrouille dans mon cerveau. Je suis maudit du sommeil.

Je finis par m’endormir. Mon chien de garde interne veille et commande l’ouverture de mes paupières à intervalles plus ou moins réguliers, compromettant un vrai endormissement. Soudain, un homme m’observe à un pas de moi. Mes yeux le voient, mais pas encore mon cerveau. Il faut plusieurs secondes pour saisir que je ne suis pas dans un rêve. Il parle. Me dit qu’il ne faut pas rester là. Je m’entends lui répondre que je n’ai pas l’intention de passer la nuit là. Il disparaît de mon champ de vision, s’éloigne, disparaît.

Impossible d’honorer ici ma promesse à mon corps d’un repos de trois heures. Bien qu’une heure a déjà passé, cela ne m’a pas apporté le moindre repos. Je repars dans la nuit, aveugle dans une encre épaisse, ne souhaitant que détendre entièrement mes muscles, mes tendons, mes os, mes cartilages, et surtout fermer mes yeux, oublier ce foutu BTR…

A la sortie de Saint Jean du Gard, sur les premiers contreforts de l’Aigoual, dans un geste reflexe, je m’arrête sur la gauche de la route. Il y a là le havre de paix attendu, l’oasis souriante tant désirée, l’ile protectrice dans la nuit trop longue : un abris bus en béton muni d’un banc du même béton. Enfin un vrai sommeil en perspective. C’est trop beau, c’est anormal. Je me réveille une heure après, songeant qu’on est en période scolaire et que des gosses vont rappliquer pour prendre leur bus. Il n’est pourtant que deux ou trois heures du matin, mais je repars.

J’avais escaladé plusieurs fois l’Aigoual, par Valleraugue ou Le Vigan, et par le Nord, mais jamais par le côté Est. Ca me parait très, trèèèèèèèès, long. La solitude dans la nuit me renvoie à des souvenirs de marches nocturnes, de découvertes douces, des plaisirs bien ancrés. Je ne croise aucune voiture lors de cette ascension et en profite pour couper mes feux. Les odeurs s’imposent à moi. Les bruits des animaux, des oiseaux, des insectes offrent un monde auquel j’ai rarement accès.

Le jour se forme lentement. En atteignant le carrefour du lieu-dit Cabrillac, après un raidillon interminable, je reconnais une route connue, qui relie le col magique de Perjuret au sommet de l’Aigoual. Magique car ce col est un pont entre le relief tabulaire des causses calcaires et le massif granitique de l’Aigoual. C’est comme si j’étais déjà arrivé ! Je revis des moments anciens et les émotions montent. Sur le replat final, je pleure de je ne sais quoi, un mélange de joie d’être arrivé et de tristesse d’avoir fini ma jeunesse.

Il est six heures, le soleil va bientôt dépasser l’horizon. La vue depuis la formidable base météorologique de sommet de l’Aigoual est immense : des horizons de montagnes, de sapins, de causses, tout autant que les horizons de l’année 2009, de l’année 2003, du temps des camisards, du néolithique, d’il y a quinze millions d’années. Je me sens plein, je me sens complet, je suis un petit morceau de cet univers, un morceau particulier doué du pouvoir de l’observer. 

 

Je suis heureux

 

Le gite dort, porte close. Une quinzaine de vélos sont appuyés sur la balustrade. Je finis par pousser la porte et une forte odeur de transpiration embrume mes sinus suroxygénés. Le gite bouge lentement, un gars encore tout plein de sommeil enregistre mon arrivée et tamponne mon carnet de route. J’ai besoin d’air frais, vite.

Je déroule mon duvet à quelque distance, enfin pour un vrai somme dans l’herbe. Deux heures sans moustiques, sans bruit de circulation, sans déambulation, surtout sans horloge qui tourne dans mes neurones. La chaleur du soleil me réveille. J’ai faim, et je me rappelle aussi que j’ai un rendez vous avec mon frère Vincent à Nîmes.

Le bar-buvette-snack-café du sommet ouvre et je déjeune d’une tartelette aux myrtilles. L’organisation Chilkoot installe son stand au soleil. Je vais discuter avec plaisir avec Luc Royer, le grand initiateur de cette aventure (et de plein d’autres). Lui, Jean Acier, et les autres organisateurs n’ont pas plus dormi que nous, veillant sur les pépins des uns et des autres, assurant les check-points, donnant des nouvelles, annonçant les abandons, prenant les photos…

En repartant je croise le grand Thierry qui arrive, en larmes et en émotions. On s’étreint brièvement.

La descente vers Valleraugue est un régal. Je me laisse tomber dans la pente, complètement décontracté. Après Valleraugue la pente s’adoucit progressivement jusqu’à disparaître et il faut à nouveau faire fonctionner le moteur musculaire. A Ganges je retrouve Stéphane en train d’emballer son vélo comme cinq ou six autres riders avec lesquels il a fait un bout de route. Un car est prévu à 12h30, j’ai juste le temps d’acheter une bouteille d’eau et un sandwich. Mon vélo est démonté et emballé en cinq minutes. Le car arrive et nous emmène. A Nîmes Stéphane poursuit en TGV, tandis que j’attends Vincent en buvant du Perrier.

Nous nous retrouvons avec un plaisir très fort. Bizarrement malgré le manque de sommeil je n’ai pas envie de dormir. Nous discutons à bâtons rompus en remontant la vallée du Rhône en voiture. Une autre aventure cycliste nous attend ce soir, l’Ardéchoise, avec Laurence et d’autres amis.

Preuves et reliques

La casquette cycliste, ça vous change un homme

 

VOIR LE FILM :
https://vimeo.com/222204164

Kilométrage : 1220 KM (en 120 H MAX)
(D+ 15 761 M source Openrunner vs 22 955 M source Strava)

https://www.strava.com/routes/5971110

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